Dr Anne SEVILLA, Saint Jean de Luz
Université de Créteil Paris XII-Faculté de médecine
DUAPME 2023-2024
INTRODUCTION
Du fait des progrès de la prévention, du diagnostic et des traitements anticancéreux, le nombre de femmes de « l’après-cancer du sein » ne cesse de croître : si, en 2023, 61 214 femmes ont été diagnostiquées (1), 254 000 femmes, ayant été diagnostiquées avec un cancer du sein lors des 5 dernières années, sont vivantes (1).
La photobiomodulation (PBM), technique non invasive, activant le complexe enzymatique cytochrome C oxydase et mettant en jeu la chaîne respiratoire mitochondriale intracellulaire, offre des propriétés antalgiques, anti-inflammatoires et cicatrisantes. Son action a été étudiée lors du traitement de phase aiguë de cancer avec validation pour la mucite et consensus d’expert pour la radiodermite.
L’étude VICAN 5 (rapport Institut National Contre le Cancer), étudiant les conditions de vie de ces patientes 5 ans après leur diagnostic de cancer du sein, a montré que ces femmes présentent pour près de 80 % des séquelles de leur maladie. La médecine contemporaine a pour but d’allonger l’espérance de vie mais également d’atténuer les conséquences de la maladie et d’améliorer la qualité de vie.
La médecine esthétique, par le biais de la PBM, peut-elle contribuer à améliorer ces séquelles chez des femmes ayant repris leur vie ? Les recherches ont porté sur « PBM et cancer » entre 2020 et 2024 : 151 articles sur PubMed et 8590 sur Google Scholar dont 65 sur « PBM et cancer du sein ». L’étude s’est focalisée sur 3 séquelles importantes : lymphœdème, douleur et atrophie vulvo-vaginale.
LES ACQUIS DE LA PHOTOBIOMODULATION EN PHASE AIGUE DU CANCER
Le groupe d’étude sur la mucite (MO) du Multinational Association of Supportive Care in Cancer and International Society for Oral Oncology (MASCC/ISOO) a identifié des études scientifiques de haut niveau de preuve dont les résultats étaient en faveur de la PBM en prévention de la MO aiguë chez les patients subissant une radiothérapie ± chimiothérapie pour un cancer de la tête et du cou, un conditionnement pour une greffe de cellules souches hématopoïétiques, une thérapie ciblée, voire une immunothérapie (2).
Dans l’ensemble des essais randomisés (6 essais contrôlés randomisés portant sur 398 participants) étudiant le bénéfice de la PBM dans la MO, il a été constaté une diminution de l’incidence de la MO aiguë de grade ≥ 3 ; une diminution de l’intensité de la douleur et de la consommation des opioïdes, ainsi qu’une amélioration de la qualité de vie. Certaines publications ont également suggéré une réduction des besoins en nutrition artificielle et une amélioration du flux salivaire.
Une revue systématique de la littérature suivie d’une méta-analyse suggérait que la PBM pourrait réduire la probabilité de développer une MO aiguë sévère en cours de radiothérapie de l’ordre de 64 % et serait associée à un rapport coût-efficacité favorable (4).
L’efficacité de la PBM est démontrée et validée dans les MO induites par les traitements anticancéreux. Son utilisation s’est progressivement étendue à d’autres effets secondaires de ces traitements : début 2022, la WALT a proposé, via un consensus d’experts, un protocole de PBM pour la prise en charge de ces radiodermites afin d’uniformiser les pratiques (4).
LE LYMPHOEDEME
Lors de l’intervention chirurgicale d’une tumeur mammaire, les ganglions axillaires, en regard du sein malade, vont être analysés et retirés : technique du ganglion sentinelle, curage axillaire. Dans certains cas, il existe alors, dans un délai d’apparition variable (de 18 mois à plusieurs années), une accumulation de lymphe (par difficulté de circulation) : c’est le lymphœdème.
Ce dernier provoque : une augmentation de volume du bras du sein opéré, une sensation de pesanteur, une limitation de la mobilité du bras et de l’épaule, une douleur, la moindre performance du système immunitaire avec augmentation du risque d’infection. En sus de la souffrance physique, il y a une souffrance psychologique avec altération de l’image de soi. Le traitement actuel est le drainage lymphatique et le port de manchons de contention.
| Population | Protocole | Dans le bras PBM |
|---|---|---|
| (5) |
• Diminue la circonférence et le volume du bras • Pas d’amélioration de la mobilité et de la douleur de l’épaule |
|
| (6) 22 patientes traitées en post mastectomie pendant 12 mois |
Bras : drainage lymphatique seul Bras : drainage associé à PBM 2 f/semaine |
• Moins de lymphœdème (55,6 % contre 83,3 %) • Moins d’altération de la mobilité du membre (33,3 % vs 44,4 %) • Moins de syndrome de détresse liée à la tristesse (11 % vs 73 %) et à la perception de soi (0 % vs 36 %) |
Les résultats de l’essai ont démontré les avantages significatifs du PBM complémentaire pour soulager les symptômes et améliorer la détresse émotionnelle chez les patientes atteintes d'un cancer du sein et d'un lymphœdème.
NEUROPATHIE PERIPHERIQUE
A 5 ans du diagnostic, 84,5 % des patientes présentent des douleurs (osseuses, musculaires, neuropathiques). Il existe des neuropathies périphériques chimio-induites sensorielle aiguë et/ou chronique caractérisées par des paresthésies, allodynie, ataxie. Ces neuropathies sont doses-dépendantes. L'incidence de la neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie est particulièrement élevée avec des agents tels que le paclitaxel et l’oxaliplatine. En post cancer, elle laisse des séquelles imputant la qualité de vie et nécessitant l’arsenal thérapeutique des douleurs neuropathiques.
| Population | Méthodes | Résultats |
|---|---|---|
| 32 patientes atteintes d'un cancer du sein ayant subi une chimiothérapie (7) |
Bras placebo Bras PBM 2x/semaine pendant la chimiothérapie |
Augmentation significative (limite) de la douleur neuropathie dans le bras placebo Amélioration de la qualité de vie dans le groupe PBM |
Ci-dessus les résultats de l’essai pilote prospectif randomisé contrôlé par placébo (7) étudiant l’impact de la PBM sur la prévention de la neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie chez 32 patientes atteintes d'un cancer du sein. Les mesures des résultats ont été recueillies lors de la première séance de chimiothérapie, 6 semaines après le début de la chimiothérapie, lors de la dernière séance de chimiothérapie et 3 semaines après la fin de la chimiothérapie (suivi).
ATROPHIE VULVO-VAGINALE
Lors de la prise en charge du cancer du sein, il existe une castration chimique de la chimiothérapie qui est brutale, plus symptomatique et plus précoce que lors de la ménopause naturelle. Dans l’après-cancer, lorsque la patiente reprend sa vie active, une hormonothérapie est prescrite, pendant au moins 5 ans, dans le cancer du sein hormono-sensible.
Ce traitement entraîne une diminution brutale du taux circulant d’œstrogènes sanguin responsable de modifications, notamment au niveau du tractus génital et de la muqueuse vaginale, avec sécheresse et atrophie vulvo-vaginale, responsable de dysfonctions sexuelles, dyspareunies, douleurs périnéales, sensation d’irritation, mais aussi d’une symptomatologie urinaire à type de pollakiurie, urgenturie, dysurie et incontinence urinaire.
La patiente présente donc, dans sa vie quotidienne des symptômes physiques avec un impact sur sa qualité de vie, sur son psychique et sur sa sexualité ce qui peut être un facteur de mauvaise observance des traitements du cancer.
Les traitements prescrits en première intention (les hydratants vaginaux à base d’acide hyaluronique, les lubrifiants) sont peu efficaces. Les traitements hormonaux par voie locale ou générale pour supplémenter le déficit en œstrogènes sont contre-indiqués dans les cancers hormono-dépendants comme le cancer du sein en raison du manque de données concernant le risque de récidive ne laissant la possibilité chez ces patientes qu’aux soins de supports non hormonaux.
L’étude de Smida S, publiée en 2021, évaluant la sexualité des femmes atteintes d’un cancer du sein après traitement (traitement reçu préalablement : 85 % chimiothérapie (CT), 71 % radiothérapie (RT), 48 % hormonothérapie (HT), 33 % thérapie ciblée Herceptin - pendant l’étude, 60 % était sous HT, 40 % sous Herceptin) met en évidence chez sa cohorte : 48 % de vie sexuelle altérée ; diminution de 65 % des rapports sexuels ; un désir sexuel diminué chez 45 % ; une capacité à avoir un orgasme diminué de 54 % ; 55 % se trouvent moins attirantes sexuellement ; 22 % souffrent d’une sécheresse vaginale. (8)
La quasi-totalité des patientes (90 %) disaient ne pas avoir été informées de l’impact du cancer du sein sur les relations sexuelles (8).
Puisque des recommandations ont été émises sur l’indication de traitement par PBM pour la MO ; que la PBM permet de stimuler la synthèse du collagène, d’élastine, de favoriser la vasodilatation et qu’il existe des similitudes histologiques entre les épithéliums vaginaux et buccaux, il est licite de s’interroger sur l’utilisation de la PBM pour la prise en charge des complications vulvo-vaginales dues aux traitements anticancéreux.
Une cohorte prospective de 28 patientes, aux antécédents de cancer, toutes ménopausées dont 14 après traitement anticancéreux (78 % CT - 36 % RT - 36 % HT) et ayant des troubles vulvo-vaginaux en échec de traitement médical ont reçu de la PBM. Les symptômes et leur impact sur la qualité de vie étaient recueillis. (9)
| Doléances avant PBM | |
|---|---|
| Principal symptôme : sécheresse vaginales | 72 % |
| Retentissement sur la vie quotidienne | 71 % |
| Dysfonctionnement sexuelle | 100 % |
| Après PBM (22 patientes ont eu au moins 6 séances) |
72 % se sentent mieux ou beaucoup mieux Amélioration médiane estimée à 65 % Amélioration clinique notable Pas d’évènement indésirable. |
LA QUESTION DE L’INNOCUITÉ DE LA PBM
120 patientes atteintes d'un cancer du sein à un stade précoce, traitées par radiothérapie, ont été randomisées PBM prophylactique contre placebo (10) pour prévenir et gérer une dermatite radique. Les patientes ont bénéficié d’une évaluation clinique tous les 6 mois, ainsi que d’une évaluation biologique et radiologique par mammographie chaque année au cours des 5 premières années suivant la fin de la RT.
A une durée médiane de suivi de 66 mois, il n'y avait pas de différence significative en matière de survie sans maladie, de survie sans cancer et de survie globale. La PBM n'influence donc pas la récidive locorégionale, le développement de nouvelles tumeurs primaires ou la survie globale.
CONCLUSION
L’intérêt de la PBM réside dans le peu de contre-indications et d’effets indésirables et le large champ d’application qu’on peut lui attribuer. Pour l’instant, même si son utilisation est validée, elle est en pratique peu réalisée. Certaines équipes s’équipent d’appareil de PBM, une formation dédiée aux soins de support de cancérologie existe à l’institut Gustave Roussy.
Le nombre d’essai est, pour l’instant, peu important avec peu de patients. Pourtant, son utilisation a toute sa place dans certaines indications : aide à la cicatrisation après mastectomie, aide à la cicatrisation et prévention de l’infection après pose de chambre implantable, prise en charge palliative de cancer de sein historique avec lésions surinfectées.
Bibliographie
- Lapôtre-Ledoux B. et al. Incidence des principaux cancers en France métropolitaine en 2023 et tendances depuis 1990. Bull Epidémiol Hebdo. 2023; (12-13).
- Behroozian T. et al. Lignes directrices de pratique clinique de la Multinational Association of Supportive Care in Cancer (MASCC) pour la prévention et la prise en charge de la dermatite radique aiguë : recommandations internationales fondées sur le consensus Delphi. Lancette Oncol. 2023 avril; 24(4): e172-e185.
- Manfi Al-Rudayni A. et al. Efficacité de la photobiomodulation dans le traitement de la mucite buccale induite par la chimiothérapie anticancéreuse : une méta-analyse avec analyse séquentielle des essais. Int J Environ Res Santé Publique. 12 juillet 2021; 18(14): 7418.
- Robijns J. et al. Thérapie par photobiomodulation dans la gestion des effets secondaires induits par le traitement du cancer : document de position WALT 2022. Oncol avant. 2022; 12: 927685.
- Mahmoud D. et al. Application clinique de la thérapie laser de faible intensité (thérapie par photobiomodulation) dans la prise en charge du lymphœdème lié au cancer du sein : une revue systématique. Cancer BMC. 30 août 2022; 22(1): 937.
- Kilmartin L. et al. Thérapie laser complémentaire de faible intensité pour le lymphœdème lié au cancer du sein : une étude pilote, en double aveugle, randomisée et contrôlée par placebo. Lasers Med Sci. Février 2020; 35(1): 95-105.
- Lodewijckx J. et al. L’utilisation de la thérapie par photobiomodulation pour la prévention de la neuropathie périphérique induite par la chimiothérapie : un essai pilote randomisé contrôlé par placebo (essai NEUROLASER). Soins de soutien Cancer. 2022 juin; 30(6): 5509-5517.
- Smida S. Evaluation de la sexualité chez les femmes atteintes d’un cancer du sein après traitement : à propos de 100 cas. Pan Air Med J. 2021; 40: 38.